Les chimpanzés changent-ils "d’accent" ?


Plusieurs animaux ainsi que des oiseaux ont un accent. Le singe a donc aussi un accent selon le groupe qu’il appartient. Ce qui peut-être plus intéressant, c’est que singe qui change de groupe pourrait prendre l’accent du nouveau groupe, en tout cas, c’est ce que suggère certains scientifiques
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Les chimpanzés changent-ils « d’accent » ?

 

Les chimpanzés "hollandais" auraient imité l'accent de leurs cousins "écossais". © ARDEA/MARY EVANS/SIPA

Les chimpanzés « hollandais » auraient imité l’accent de leurs cousins « écossais ». © ARDEA/MARY EVANS/SIPA

Par Anne-Sophie Tassart

Ce débat anime la communauté scientifique spécialisée depuis plusieurs mois : est-ce qu’un chimpanzé est capable de changer d’accent pour mieux s’intégrer dans un nouveau groupe ?

ACCENT. Les chimpanzés possèdent tout un panel de cris qu’ils utilisent pour différentes situations dans le but de se référer à des objets de leur environnement. Par exemple, lorsqu’ils apprécient une nourriture ou qu’ils en demandent à un congénère, ces singes produisent alors une sonorité particulière appelée food-grunt.

Dans une étude parue en février 2015 dans le journalCurrent Biology, des chercheurs ont étudié un groupe de chimpanzés déplacé d’un parc animalier hollandais vers un zoo d’Edimbourg (Ecosse). Après plusieurs années d’observation, les scientifiques ont affirmé avoir découvert la première preuve d’une modification intentionnelle du cri food-grunt chez ces primates. Les singes hollandais auraient délaissé leur cri aigu pour unfood-grunt plus grave correspondant à l’accent utilisé par les chimpanzés écossais. D’après ces chercheurs, si tous les chimpanzés ont, à l’issue des trois années qu’a duré l’étude, obtenu un cri similaire, c’est uniquement grâce aux liens qui se sont créés entre eux et en aucun cas à cause de la variation d’un autre facteur (par exemple la nourriture) pendant ce laps de temps. Cette étude a donc tenté de prouver que les vocalisations des chimpanzés n’étaient pas fixées et ne se modifiaient pas seulement en cas d’excitation mais aussi volontairement dans le but d’être accepter par de nouveaux congénères.

Au début du mois de novembre 2015, une étude publiée elle aussi dansCurrent Biology a remis en cause les conclusions de la première en s’appuyant sur deux arguments. Selon cette équipe de chercheurs, il n’y aurait pas eu assez de contrôle du stress et de l’état d’excitation des singes pendant les trois années qu’a duré l’étude. Ainsi la modification du food-grunt serait simplement due à l’énervement que le rassemblement des deux groupes et que le déplacement ont pu provoquer. Les cris aigus ne seraient que le fruit du stress et par la suite les primates auraient simplement retrouvé un food-grunt normal, plus grave. Ensuite, l’équipe estime qu’avant même le début de l’expérience, les caractéristiques des vocalisations des deux populations étaient déjà largement similaires. Ils ajoutent aussi que dans un même groupe, les vocalisations étaient extrêmement variables d’un individu à l’autre d’où la difficulté de tirer une conclusion globale.

Les vocalisations des chimpanzés sont modulables

Contactée par Sciences et Avenir, le docteur Sabrina Krief, maître de conférence au Muséum d’Histoire naturelle et commissaire principale de l’exposition Sur la piste des Grands Singes nous a confié son opinion sur le sujet :

« Nous savons déjà que les chimpanzés possèdent des cris longue distance propres à chaque groupe. Ils sont ainsi en mesure de différencier les membres de la communauté, de ceux d’un groupe voisin mais aussi les chimpanzés qui leurs sont totalement inconnus. Cette étude avait été menée au parc national de Taï. Il y aurait donc bien l’existence d’un « accent ». Cependant, quand les chimpanzés produisent un food-grunt, c’est qu’ils sont déjà à proximité du congénère car les individus de cette espèce mangent les uns proches des autres. Dans ce cas, la pression est moins forte que lorsqu’un chimpanzé encore invisible s’approche du groupe et émet un cri longue distance. Mais cela n’empêche en rien l’existence de sonorités différentes propres à chaque groupe, y compris pour le food-grunt ». 

Pour la primatologue, les premiers résultats publiés sont donc loin d’être farfelus. Selon elle, les chimpanzés ont des vocalisations complexes et modifiables :

« Il a également été remarqué qu’en cas de danger, les femelles chimpanzés modulent leurs cris en fonction des congénères présents aux alentours. Si un mâle dominant capable de les protéger est proche, les cris ne seront pas les mêmes que s’il n’y a que des petits et des femelles : c’est l’effet d’audience ». 

Le docteur Krief se remémore également la fois où des chimpanzés avaient inventé de nouveaux cris pour attirer l’attention de leurs soigneurs. Avec ces exemples, la possibilité que les chimpanzés hollandais aient adopté un accent Scottish semble finalement plus que plausible.

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