Le Saviez-Vous ► La signification des meuglements des vaches, et autres histoires animales surprenantes


Les animaux sont beaucoup plus évolués que l’on peut croire. Leurs stratégies pour se nourrir, se protéger, communiquer, et même pour jouer peut surprendre plus d’un humain. C’est un monde fascinant quand on commence à les étudier, ils ne sont vraiment pas bêtes. De quoi a réviser les droits des animaux et leur donner tout le respect qu’ils méritent
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La signification des meuglements des vaches, et autres histoires animales surprenantes


Les vaches meuglent à l'oreille de leurs petits | Theo Leconte via Unsplash

Les vaches meuglent à l’oreille de leurs petits | Theo Leconte via Unsplash


Aline Richard—

Slate publie les bonnes feuilles de «Dans la peau des bêtes», d’Aline Richard Zivohlava.


Vous pensez bien connaître les animaux? Pourtant les scientifiques qui les étudient leur découvrent régulièrement de nouvelles habiletés, intelligences et savoir-être étonnants.

C’est ce que raconte la journaliste spécialiste des sciences Aline Richard Zivohlava dans son ouvrage Dans la peau des bêtes, paru en mai aux éditions Plon. Elle se glisse dans la peau de différents animaux pour un récit à la première personne.

Nous en publions ci-dessous des extraits. Le titre et les intertitres sont de la rédaction de Slate.

Les corbeaux clairvoyants

L’histoire des Corneilles noires de la ville de Sendai, au Japon, a fait le tour du monde. À des branches de noyer plantés le long des routes pendaient de savoureuses noix, mais elles étaient, dans leurs coques vertes, inaccessibles à nos becs. C’est alors que mes congénères ont appris le code de la route. Au feu rouge, l’oiseau dépose sa noix devant la voiture, qui l’écrase au feu vert, et dont les fragments sont récupérés au feu rouge suivant. Malin, non? Et même carrément intelligent.

Les recherches scientifiques de ces dernières années ont révélé des capacités insoupçonnées chez les corvidés, en particulier dans le domaine de la cognition. Certains de nos savoir-faire avaient pourtant été remarqués dans le passé, mais vous n’aviez pas su les analyser… Vous rappelez-vous d’Ésope, le fabuliste qui a commis «Le Corbeau et le Renard», que nous critiquions tout à l’heure? Nous lui avons volontiers pardonné son écart puisqu’il a rendu hommage à l’ingéniosité de la corneille dans la comptine suivante:

«La Corneille ayant soif, trouva par hasard une cruche où il y avait un peu d’eau; mais comme la cruche était trop profonde, elle n’y pouvait atteindre pour se désaltérer. Elle essaya d’abord de rompre la cruche avec son bec; mais n’en pouvant venir à bout, elle s’avisa d’y jeter plusieurs petits cailloux, qui firent monter l’eau jusqu’au bord de la cruche. Alors elle but tout à son aise.»

Deux douzaines de siècles plus tard, en 2014, cette fable a été reproduite dans un laboratoire de l’université d’Auckland, en Nouvelle-Zélande. Des chercheurs ont voulu savoir si différents corvidés –Corbeaux calédoniens, Corbeaux freux et Geais des chênes– se montraient aussi clairvoyants que l’oiseau du fabuliste. Expérience réussie: soit deux tubes de verre, un large et un étroit, reliés entre eux par un mécanisme de vases communicants et à moitié remplis d’eau. Dans le premier, un morceau de liège flotte, agrémenté d’un morceau de viande. Tube trop étroit pour y plonger le bec. Les oiseaux ont dû trouver un moyen d’atteindre la nourriture: ils ont jeté des petits cailloux dans le tube large ne contenant pas le morceau de viande, pour faire monter l’eau dans le second tube étroit, et récupérer la récompense. C’est ce que l’on appelle effectuer une relation de cause à effet. Incroyable, quand on sait que, soumis au même test, les petits humains ne le réussissent que vers l’âge de 7 ans.

Les corbeaux sont capables de se priver dans l’immédiat pour une meilleure récompense dans le futur, une opération cognitive complexe.

La conclusion semble couler de source: des corbeaux aussi intelligents que vous, à l’âge de raison des petits humains! Mais au risque de décevoir mes congénères, je n’irai pas jusque-là. Rien ne prouve en effet que les mécanismes mentaux mis en jeu soient les mêmes pour nos deux espèces. Et la faculté spontanée de raisonner dans l’abstrait par le biais d’un processus d’association n’est pas forcément équivalente à ce que vous, humains, entendez généralement par «intelligence».

Il fallait en savoir plus. Les scientifiques qui nous étudient ont d’abord observé nos capacités cognitives liées à la vie en société. Tout comme vous, les corvidés activent leurs neurones pour améliorer leur cadre de vie, interagir avec leurs semblables, obtenir le meilleur pour eux-mêmes et leurs proches… La gestion de la nourriture est un enjeu majeur pour tout être vivant, et, pour nous autres corbeaux, l’occasion d’exercer notre mémoire et même de se projeter dans l’avenir. Des chercheurs britanniques ont par exemple montré que des geais, qui ont l’habitude de cacher leur nourriture, étaient capables de «classer» leurs aliments en fonction du temps écoulé avant la consommation: ils déterraient d’abord les caches de vers de terre, très appréciés mais périssables, avant celles des cacahuètes, moins goûteuses mais plus durables.

Les corbeaux sont aussi capables de se priver dans l’immédiat pour une meilleure récompense dans le futur, une opération cognitive complexe que vous pensiez réservée aux humains et aux grands singes. Une expérience menée en 2017 à l’université de Lund, en Suède, sur des corbeaux dressés consistait à leur faire choisir une friandise à dévorer tout de suite, ou bien un outil permettant d’ouvrir une boîte contenant une friandise plus grosse, au prix de quinze minutes d’efforts. La plupart des corbeaux ont choisi l’outil. Cela suggère la capacité de contrôle de soi et celle d’anticipation.

S’alimenter, c’est aussi coopérer mais parfois se fâcher quand un comportement est jugé incorrect. Dans une expérimentation menée dans un laboratoire à Vienne, des grands corbeaux ont su s’allier en tirant de concert deux bouts de ficelle pour récupérer deux parts de fromage: si l’un des oiseaux n’avait pas joué le jeu, aucun des deux n’aurait pu en profiter. Mais, dans une autre série d’expériences, il est arrivé qu’un des oiseaux ruse pour s’approprier tout le fromage. L’autre a alors refusé de coopérer plus avant avec le tricheur.

Les poulpes farceurs

Ces dernières années, nombre de nos capacités cognitives ont été découvertes par les scientifiques qui nous observent. Par exemple, notre dextérité au maniement des outils, faculté que l’on pensait réservée aux animaux «supérieurs». En 2009, quatre pieuvres de l’espèce Amphioctopus marginatus, habitantes des eaux chaudes de l’ouest du Pacifique, ont été filmées en train de manipuler des coquilles de noix de coco pour s’en faire une armure de protection contre les prédateurs, puis se balader, ainsi équipées, sur le plancher marin. La vidéo a intéressé les chercheurs…

Et enchanté le grand public: sans être encore aussi populaires que ceux consacrés aux chatons mignons, les films de poulpes malins font les beaux jours de votre Internet. Sur YouTube, 3 millions de vidéos sont disponibles! C’est ainsi que les humains ont pu découvrir les talents d’Inky, notre maître-poulpe de l’évasion. Cantonné dans son aquarium de Nouvelle-Zélande, Inky a profité de l’inattention d’un gardien qui n’avait pas bien fermé son réceptacle pour déverrouiller le dispositif, glisser au sol, et emprunter un tuyau d’un diamètre de 15 centimètres (!) se déversant dans l’océan Pacifique.

Stratégie, adaptation, innovation… Autant de qualités qui marquent, pour le moins, une belle intelligence des situations.Nous sommes aussi capables d’apprendre par observation et de manipuler des règles logiques: facultés d’autant plus étonnantes que nous n’avons pas eu de parents pour nous les enseigner. Des chercheurs ont installé des pieuvres devant un labyrinthe, elles ont su s’orienter en observant des congénères, puis en fonction d’indices visuels mis à leur disposition. Dans une autre expérience, on nous a placées devant cinq portes fermées, chacune marquée d’un symbole. Il fallait trouver celle donnant accès à un crabe, friandise que nous apprécions parmi toutes. Nous avons réussi à repérer la bonne porte, et appris à reconnaître son symbole même quand les scientifiques le changeaient de place. Et nous sommes capables de retenir plusieurs jours ces informations apprises, signe d’une bonne mémoire.

De même, nous jouons: un comportement évolué, peu commun chez les invertébrés. Sarah Zylinski, biologiste à l’université de Leeds, au Royaume-Uni, a observé un poulpe de l’espèce Octopus bimaculoides se livrer au jeu du chat et de la souris avec un crabe. En pleine mer, plusieurs plongeurs qui nous observaient ont eu la surprise de voir un tentacule taquin tenter de leur retirer leur masque à oxygène… En captivité, nous jonglons dans l’aquarium avec les petits cubes en plastique que vous nous envoyez. Et ne croyez pas que nous ne savons pas qui vous êtes.

En 2010, à l’aquarium de Seattle, aux États-Unis, deux membres de l’équipe soignante se sont livrés au jeu bien connu du «bad cop-good cop» : l’un nous nourrissait avec douceur, l’autre nous touchait avec un bâton piquant. Après deux semaines, racontent les scientifiques qui ont organisé cette expérience, les huit pieuvres de l’aquarium se comportaient différemment avec l’un et l’autre, habillé pourtant du même uniforme.

En captivité, nous savons parfaitement vous faire passer des messages. La chercheuse de Leeds rapporte que des seiches, impatientes d’être nourries, aspergeaient d’eau leur gardien s’il tardait. Et, dans un parc zoologique en Allemagne, un poulpe est monté sur le bord de son aquarium pour inonder un spot dont la lumière devait le gêner.

La science n’a pas fini de dévoiler tout ce qu’il y a d’extraordinaire en nous. En avril 2017, un article scientifique, fort technique puisqu’il a été publié dans la revue Cell (dédiée à la biologie moléculaire et cellulaire), a suggéré que nous évoluions différemment de presque tous les êtres vivants de la planète: certains d’entre nous sont en effet capables de modifier à plusieurs reprises leur séquence d’ARN (acide ribonucléique, l’autre «molécule du vivant» avec l’ADN) et de l’éditer, pour mieux s’adapter à notre environnement. S’ensuivent, par exemple, des modifications de notre cerveau pour pouvoir prospérer dans des eaux aux températures différentes. Bien pratique en cette période de changements climatiques! Ludovic vous l’avait bien dit: nous sommes de véritables extraterrestres du fond des mers.

Les vaches communiquantes

La vache a ses sens en éveil. À l’inverse de ce que certains stupides imaginent, un regard bovin est un regard expert: une vision à 330 degrés, sans bouger la tête, qu’en dites-vous? Il est vrai que nous sommes plutôt myopes, et distinguons bien mieux les tendres pousses dans le pré qu’un véhicule arrivant au loin. Mais notre ouïe très fine y pallie. Les vaches distinguent les ultrasons (jusqu’à 35.000 hertz), tout comme les basses fréquences et les très faibles volumes sonores. Et puis, il y a notre odorat. C’est notre sens premier, il nous distingue et organise notre vie sociale. Les odeurs disent notre âge, nos besoins sexuels, notre place dans la hiérarchie du troupeau, notre niveau de stress. On se renifle et on se lèche entre vaches, et on approche nos mufles des humains à l’approche: il s’agit de flairer l’éleveur, le vétérinaire que l’on connaît, et de s’inquiéter de la présence d’un intrus à l’odeur inconnue.

Nous communiquons aussi grâce à un bel échantillon de meuglements, beuglements, mugissements (je vous laisse choisir votre mot préféré).

En 2015, en Suisse, des chercheurs de l’École polytechnique de Zurich se sont livrés à une analyse acoustique de troupeaux pour tenter de comprendre ce que les vaches se disent. Lors des naissances de nos veaux et cela durant trois à quatre semaines, nous parlons à nos petits le mufle à moitié fermé pour produire un son grave. Et à l’inverse, quand on nous les retire, nous produisons un meuglement dans les fréquences hautes. De même, les veaux nous appellent plutôt dans les aigus.

De l’avis des scientifiques et des professionnels, fermiers et éleveurs qui nous côtoient, notre cri d’espèce, émis jusqu’à une cinquantaine de fois dans la journée, exprime une grande variété de situations et d’états: faim, soif, chaud, froid, souffrance, désir, appels…

Quant à vous, on dirait que nos «meuh» vous fascinent. Vous tentez parfois de nous imiter, bizarre! des humains qui singent les vaches! Mais vous n’êtes même pas fichus de vous entendre sur le son à produire… «Meuh» en France ; «moo» chez les Anglo-Saxons; «muh» pour les Allemands et les Danois; et «mō» du côté du Japon. Un plaisantin est même allé jusqu’à fabriquer ce qu’il a appelé une «boîte à meuh» pour faire rire ses semblables, on se demande vraiment pourquoi. Laquelle boîte a au moins eu une utilité: le docteur Lucien Moatti l’a calibrée pour le dépistage néonatal de la surdité des bébés humains. Si l’enfant tourne la tête au son de la vache, c’est qu’il entend bien…

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Les grands dauphins experts de la cuisine aux fruits de mer


Les êtres humains ne sont pas les seuls à se préparer leurs repas. D’autres animaux ont des techniques de cuisines assez inusitées. Le dauphin n’est pas en reste, car pour manger une seiche, il procède à plusieurs étapes pour savourer leur repas
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Les grands dauphins experts de la cuisine aux fruits de mer

 

Le grand dauphin (Tursiops aduncus) prépare la seiche géante qu'il à capturé à l'aide de techniques particulièrement complexes. © K. R. Sprogis

Le grand dauphin (Tursiops aduncus) prépare la seiche géante qu’il à capturé à l’aide de techniques particulièrement complexes. © K. R. Sprogis

Par Corlet Titouan

Avant de consommer sa proie, le dauphin déploie de véritables trésors d’ingéniosité pour mieux la préparer à son goût.

 

La préparation des aliments n’est pas l’apanage de l’Homme. Il existe de nombreux comportements dans la nature à même d’entrer dans cette catégorie. Le raton laveur, par exemple, s’en va tremper sa nourriture dans un point d’eau pour la ramollir. La loutre fait usage d’outils, deux pierres qui servent de marteau et d’enclume, pour casser ses coquillages. Encore plus subtils, certain corbeaux lâchent leurs noix les plus dures sur des passages piétons. Ils profitent ensuite du trafic pour briser la coquille et retournent consommer ce qui reste une fois le feu passé au rouge. Au court d’un récente expérience, les chimpanzés avaient manifestés un goût prononcé pour les aliments cuits ainsi que la capacité à les préparer. Mais d’après une étude publiée dans l’Australian Journal of Zoology, les dauphins portent ce genre de pratique à un tout autre niveau. Une fois n’est pas coutume, ce n’est pas tant en terme d’ingéniosité que les cétacés impressionnent mais plutôt de complexité. Pour consommer des seiches géantes, les dauphins passent par pas moins de 6 étapes.

« Dans un premier temps, ils capturent la seiche et la ramènent en surface (1), ils séparent ensuite la tête du reste du corps (2) puis vident l’animal de son encre (3). », détaillent les chercheurs. « Après avoir positionné leurs rostres sur la partie inférieure de la proie (4), ils arrachent l’os de seiche (5) et finissent par manger la chaire restante à la surface (6). » Une véritable recette de cuisine.

Un comportement dont la complexité est encore renforcée lorsque qu’on considère qu’il est propre à une seule et même population. En effet, ces dauphins ont été observés au large de Bunbury, au sud-ouest de l’Australie, mais de précédentes études mettent en évidence des techniques différentes dans d’autres endroits. Les auteurs citent notamment le cas de groupes qui ne consomment que la tête de la seiche. D’autres la plaquent sur le fond pour la frapper de leurs rostres (retirant ainsi l’encre) avant de la traîner sur le sable pour éjecter l’os. Différents procédés liés à des populations éloignées géographiquement. Difficile de ne pas y voir un nouvel exemple du phénomène de transmission déjà observé chez les dauphins. En effet, les scientifiques étaient remonté à une unique ancêtre commune pour expliquer l’apparition d’une technique singulière chez les femelles d’un groupe, consistant à porter une éponge sur son rostre pour le protéger.

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La seiche flamboyante a des airs de pachyderme


Après avoir vue le lapin de mer voici une sèche qui a une belle allure. Ressemblant à des animaux terrestres Mignonne oui, mais aussi toxique
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La seiche flamboyante a des airs de pachyderme

 

CURIOSITÉ. De par sa couleur violacée, ses grands yeux noirs sous des arcades saillantes, ainsi que sa façon de se déplacer lentement sur le sol, la seiche flamboyante (Metasepia pfefferi) ressemble à un petit hippopotame…

En plus mignon. Il faut dire que le céphalopode est aussi doté de petits « bras », dont deux qu’elle tient en l’air et recourbés, comme un éléphanteau qui joue avec sa trompe. Mais attention, sous ses airs adorables se cache un animal toxique. Ses couleurs vives et mobiles, ainsi que sa façon originale de se déplacer sur le fond de l’eau, en « marchant » sur la pointe de deux bras tout en agitant rapidement le bord de son manteau (la sorte de petit voile transparent qui dépasse de son corps), seraient en réalité un moyen de prévenir ses éventuels prédateurs du danger.

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Les seiches ont une mémoire épisodique, comme l’Homme


Est-ce que l’être humain est le seul à avoir des souvenirs qui reviennent par apprentissage, lieux ou émotions. Il semble que les chercheurs découvrent des animaux qui ont aussi cette faculté qui leur permettre de survivre
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Les seiches ont une mémoire épisodique, comme l’Homme

 

Les seiches communes peuvent atteindre une longueur de 20 à 30 cm (tentacules incluses). Elles vivent notamment sur des fonds sableux ou dans des herbiers. © ZombyLuvr, Flickr, cc by nc sa 2.0

Comme nous, les seiches communes possèdent une mémoire épisodique. Ces céphalopodes peuvent donc associer un lieu, un moment et une émotion à un souvenir précis, de quoi accroître leurs chances de survie. Auparavant, cette capacité n’avait jamais été décelée chez un invertébré. 

Durant des décennies, l’Homme a été considéré comme le seul dépositaire d’une mémoire épisodique. Grâce à elle, nous nous souvenons d’où, quand et comment nous avons vécu un événement marquant par le passé (mariage, repas, choc émotionnel, etc.). La raison de cette vision très anthropocentrique : la possession de cette capacité nécessite une notion subjective du temps qui passe… dont seul l’Homme serait doté.

Notre vision a cependant évolué dès 1998. Cette année-là, le geai buissonnier (Aphelocoma californica) s’est fait connaître pour sa capacité à se souvenir des lieux où il enterrait des graines, mais aussi de quand et comment il l’avait fait. Bref, les trois critères requis étaient rassemblés. Depuis, l’existence d’une « pseudomémoire  épisodique » (terme réservé aux animaux autres que l’Homme) a également été prouvée chez les rats et divers grands singes, donc uniquement chez desvertébrés. De là à prendre un nouveau raccourci, il n’y a qu’un pas que l’équipe de Christelle Jozet-Alves (université de Caen) n’a pas franchi !

En effet, elle vient de prouver que la mémoire épisodique est également exploitée par uninvertébré, probablement pour accroître ses chances de survie. L’animal en question est uncéphalopode : la seiche commune (Sepia officinalis). Par le passé, ce mollusque a déjà surpris grâce à son exceptionnelle mémoire spatiale, ainsi que par l’efficacité de son camouflage. L’information a été présentée dans la revue Current Biology, mais comment a-t-elle été obtenue ?

Les seiches communes sont douées de mimétisme. Elles peuvent activement changer de couleur pour se fondre dans le paysage.
Les seiches communes sont douées de mimétisme. Elles peuvent activement changer de couleur pour se fondre dans le paysage. © sarsifa, Flickr, cc by nc sa 2.0

Une seiche sait où aller prendre son repas d’après le temps qui passe

Les seiches passent 95 % de leur temps dans des lieux sécurisants, à l’abri des prédateurs. Mais elles doivent également se nourrir et donc s’exposer au danger. L’idéal voudrait alors que chaque déplacement soit optimisé de manière à réduire la pression de prédation à son minimum. Partant de ce constat, et connaissant la préférence des seiches pour les crabes (fait déterminé lors d’une expérience préliminaire), les chercheurs se sont demandé si une mémoire pseudoépisodique n’était pas utilisée dans ce contexte précis. Pour le déterminer, une solution s’est imposée : l’expérimentation.

Trois seiches fournies par l’aquarium de Saint-Malo ont tout d’abord été conditionnées, le but étant qu’elles associent la présence d’un stimulus (un dessin montrant deux diamants) à la délivrance de nourriture. Plus tard, des crabes leur ont été proposés toutes les trois heures. Ainsi, rien ne leur était proposé à manger si elles réagissaient à un stimulus en dehors du cycle expérimental. Après 21 essais, les mollusques ont appris à ne plus se mettre en danger inutilement, donc à attendre le temps approprié avant de sortir.

La mémoire épisodique est-elle plus répandue qu’on ne le pense ?

Enfin, deux dessins ont aléatoirement mais simultanément été montrés 1 h ou 3 h après un repas initial, sachant que des crevettes étaient alors constamment disponibles en un point donné. En revanche, les crabes n’ont été mis à la disposition des seiches que trois heures après le dernier repas, en un autre lieu. Au début, les seiches ont visité les deux points de nourrissage lorsque les signaux leur étaient présentés mais, au bout de 11 cycles, elles ont synchronisé leurs déplacements en fonction des mets accessibles. Ainsi, toutes les trois heures, elles se sont préférentiellement dirigées vers les crabes, et non vers les crevettes comme elles le faisaient si les stimuli étaient montrés une heure après le dernier repas.

Ces mollusques ont donc bien la notion du temps qui passe, et se souviennent d’informations obtenues (type de proie) dans un contexte temporel (temps écoulé depuis le dernier repas) et spatial bien précis (position du site de nourrissage approprié). Tous les critères sont donc réunis pour dire qu’ils disposent d’une mémoire pseudoépisodique. Ici, elle est notamment mise à profit pour réduire les déplacements inutiles, donc pour diminuer les temps d’exposition à d’éventuels prédateurs. Visiblement, cette capacité pourrait être bien plus répandue dans le monde animal que ce qui a longtemps été cru. 

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