Chez les insectes, les zombies existent


Les zombies existent-ils ? Et bien oui, mais chez les insectes. Ils deviennent des esclaves vivants pour d’autres insectes dans le but de se reproduire. Les victimes iront jusqu’à se suicider pour leur bourreau. Tous ? Non, la coccinelle pourra se libérer de ses chaînes, espérons qu’elle ne sera pas infectée une autre fois …
Nuage

 

Chez les insectes, les zombies existent

 

Ce champ de maïs est le théâtre d'une prise d'otage

Ce champ de maïs est le théâtre d’une prise d’otage Photo :  Radio-Canada/Jérôme Voyer-Poirier

Un texte de Tobie Lebel

Les zombies n’appartiennent pas seulement à l’imaginaire de l’Halloween : dans l’univers des insectes, il n’est pas rare qu’un parasite prenne le contrôle de son hôte pour en faire son esclave.

Pour les insectes, les champs de maïs du sud du Québec sont une véritable jungle. La coccinelle y règne en maître, prédateur féroce qui signale à tous sa présence avec sa carapace rouge vif. Mais c’est aussi ce qui en fait une victime toute désignée pour une guêpe parasite, spécialisée dans la prise d’otage.

Se reproduire aux dépens de l’hôte

Le biologiste Jacques Brodeur s’intéresse depuis des années à ces guêpes qui utilisent les coccinelles comme mères porteuses. D’un coup de dard, elles pondent leur œuf dans le corps de la coccinelle, puis s’enfuient.

Pour la coccinelle, c’est le début d’un long cauchemar éveillé. La larve de guêpe va grandir en elle, bien à l’abri, et se nourrir à même les tissus de la coccinelle, toujours vivante.

Une coccinelle protège un cocon qui n'est pas le sien

Une coccinelle protège un cocon qui n’est pas le sien Photo :  Radio-Canada/Jérôme Voyer-Poirier

Le plus surprenant se produit quelques semaines plus tard, au moment où la larve de guêpe s’extirpe de la coccinelle et tisse son cocon sous elle. Plutôt que de s’enfuir, la coccinelle s’immobilise et se transforme en garde du corps. Pendant des jours, elle protège le cocon contre les prédateurs jusqu’à ce qu’une nouvelle guêpe en émerge.

Un ennemi qui vous veut du bien

Pour que cette stratégie fonctionne, il faut qu’elle soit parfaitement calibrée : la guêpe doit exploiter au maximum les ressources de la coccinelle, mais sans la tuer.

« La guêpe a tout à fait intérêt à maintenir la coccinelle en vie et en bonne condition parce que la coccinelle lui sert de garde du corps. Donc avoir un garde du corps qui est robuste, qui arrive à se défendre contre les prédateurs, c’est un plus pour le parasite. » Jacques Brodeur, biologiste à l’Université de Montréal

Jacques Brodeur, biologiste à l'Université de Montréal

Jacques Brodeur, biologiste à l’Université de Montréal Photo :  Radio-Canada/Jérôme Voyer-Poirier

Les chercheurs de l’Institut de recherche en biologie végétale (IRBV) de l’Université de Montréal ont eu la surprise de constater que jusqu’à 60 % des coccinelles survivent au parasitisme et reprennent leur routine. Il peut même arriver qu’une coccinelle soit de nouveau parasitée au cours de sa vie.

Un hôte téléguidé vers sa mort

Certains parasites ont beaucoup moins d’égard pour leur hôte, en particulier ceux qui l’utilisent comme véhicule pour atteindre le lieu où ils se reproduisent. C’est le cas d’un grillon, infecté par un long ver qui se développe en lui. Une fois le parasite adulte, il ordonne au grillon de sauter à l’eau. Or, le grillon ne sait pas nager, mais son suicide permet au ver d’aller se reproduire dans l’eau.

C'est à l'autopsie qu'on a découvert le vrai coupable

C’est à l’autopsie qu’on a découvert le vrai coupable Photo :  Radio-Canada/Jérôme Voyer-Poirier

Autre exemple : un escargot est victime d’un petit ver parasite, qui s’installe dans ses antennes et court-circuite son système visuel. Plutôt que de rester à l’ombre, pour se protéger du soleil, l’escargot grimpe vers la lumière. Et c’est exactement ce que souhaite le ver : arrivé à destination, il se met à gesticuler pour imiter la proie favorite d’un oiseau. L’escargot finira dans l’estomac de l’oiseau, car c’est là que le ver se reproduit. Et quand l’oiseau expulse les larves du ver, elles retombent au sol, où elles attendent le prochain escargot.

Certains parasites passent par plusieurs espèces différentes pour se reproduire.

« Il y a des parasites qui ont des cycles de vie extrêmement complexes. Ça peut aller jusqu’à six hôtes intermédiaires différents avant de compléter son cycle de vie. » —  Jacques Brodeur

Un virus comme arme biologique

Les biologistes répertorient depuis des décennies ces prises de contrôle parasitaires, mais les mécanismes restent méconnus.

Toutefois, dans le cas de la guêpe, on a découvert récemment qu’elle a en fait un complice : en injectant son œuf dans la coccinelle, elle lui transmet aussi un virus, qui vit en permanence dans son système reproducteur.

Ce virus a une préférence pour les tissus nerveux de la coccinelle. Et au moment précis où la larve de guêpe sort de la coccinelle, le virus se multiplie à toute vitesse, ce qui endommage le cerveau de la coccinelle et la paralyse pendant des jours.

Nolwenn Dheilly, biologiste à l'Université Stony Brook

Nolwenn Dheilly, biologiste à l’Université Stony Brook Photo :  Université Stony Brook

Le système immunitaire reprendra le dessus par la suite et éliminera le virus, ce qui permet à la coccinelle de sortir de sa torpeur et de retrouver sa liberté.

« C’est une propriété bien particulière des insectes, qui sont capables de régénérer leurs tissus nerveux. Cette régénération explique le retour de la motricité et du comportement normal de la coccinelle. » Nolwenn Dheilly, biologiste à l’Université Stony Brook

Les travaux du biologiste Jacques Brodeur ont fait la Une du magazine National Geographic en 2014.

Les travaux du biologiste Jacques Brodeur ont fait la une du magazine National Geographic en 2014. Photo :  Radio-Canada/Olivier Lalande

C’est donc le virus qui transforme la coccinelle en garde du corps. La guêpe en profitera pour compléter son cycle de vie, et propager du même coup le virus, une symbiose qui profite donc aux deux complices.

C’est la première fois qu’on découvre un tel cas de figure, qui ouvre de nouvelles perspectives aux chercheurs. D’autres parasites ont-ils recours à un virus comme arme biologique pour prendre le contrôle de leur hôte? Et jusqu’où l’humain subit-il lui aussi l’influence de ces minuscules preneurs d’otage? Les réponses jetteront un nouvel éclairage sur certaines maladies infectieuses, comme la rage, la grippe ou la malaria.

Mais une chose est sûre : pour ce qui est d’une épidémie qui créerait des hordes de zombies, c’est un scénario qui relève beaucoup moins de la science… que de la fiction.

http://ici.radio-canada.ca/