Le Saviez-Vous ► Les sanctions économiques ne marchent qu’un temps, le Moyen Âge nous l’apprend


Si on se fit à l’histoire au Moyen Âge en Europe, les sanctions économiques annoncées par le président américain font mal, mais cela ne pourras pas durer longtemps. Car pendant ce temps, il n’y a pas de possibilité commerce rentable au-delà des frontières pour les USA.
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Les sanctions économiques ne marchent qu’un temps, le Moyen Âge nous l’apprend

 

Enluminure extraire de «Voyage en la terre d’Outremer» de Bertrandon de la Broquière. Jean Le Tavernier, enlumineur, Audenarde, après 1455. | Via BNF.

Enluminure extraire de «Voyage en la terre d’Outremer» de Bertrandon de la Broquière. Jean Le Tavernier, enlumineur, Audenarde, après 1455. | Via BNF.

Tobias Boestad et Nonfiction

Au XIVe siècle, les villes hanséatiques mettent en place un ensemble de sanctions économiques drastiques contre Bruges. Avec succès… dans un premier temps.

«Guerre économique»: en quelques jours, le président américain Donald Trump a annoncé l’entrée en vigueur des sanctions économiques contre le régime iranien, le renforcement de celles contre la Russie, puis contre la Chine. Les réticences européennes laissent toutefois planer des doutes sur l’efficacité de semblables mesures qui, à force, risquent de se retourner contre qui en abuse. À la fin du Moyen Âge, les villes de la Hanse allemande en ont fait l’expérience.

Bruges et les «villes de la Hanse allemande»

La scène se passe au milieu du XIVe siècle, à Bruges. La ville, alors à son apogée, est le plus important marché d’Europe du Nord. Elle dispose d’un droit d’étape, c’est-à-dire que les marchands sont obligés d’y faire halte quelques jours et d’y payer des taxes avant de pouvoir poursuivre vers l’est ou vers l’ouest. On y trouve donc des Allemands, des Anglais, mais aussi des Français, des Espagnols, des Provençaux ou encore des Italiens. La concurrence y est féroce.

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Non, Monsieur, la maison ne fait PAS crédit.| Miniature extraite d’un manuscrit du Chevalier errant de Thomas III de Saluces. BNF via Wikimedia commons.

Les plaintes des marchands allemands à Bruges s’accumulent: ils accusent les officiers de la ville de ne pas tenir compte de leurs «privilèges» (en gros, les prérogatives et droits particuliers qui leur avaient théoriquement été garantis par contrat). Les Hanséates reprochent aux Flamands toutes sortes de lenteurs, de taxes indues et d’arrestations arbitraires. P

Préoccupées par «l’injustice et les nombreux obstacles imposés en Flandre aux marchands d’Allemagne et de la Hanse allemande», les villes allemandes préparent alors une contre-attaque.

Le but: étouffer l’économie de la ville jusqu’à ce qu’elle accepte de se plier aux conditions des Hanséates.

Réunies à Lübeck le 20 janvier 1358, les «villes de la Hanse allemande» –qui se servent de ce titre pour la première fois– mettent en place un ensemble de sanctions économiques drastiques: aucun marchand allemand ne doit se rendre en Flandre jusqu’à nouvel ordre; ceux qui s’y trouvent doivent vider les lieux; nul ne doit commercer avec des Flamands ou acheter leurs draps– où que ce soit et à qui que ce soit. Quiconque violerait l’embargo serait exclu de la Hanse, et une amende est même prévue pour quiconque traiterait avec des contrebandiers de ce genre.

Banc! Privée des blés de Prusse, Bruges est au bord de la famine, ravagée par la peste. En 1360, le comte de Flandre doit céder et les nouveaux privilèges qu’il concède aux Hanséates surpassent largement leurs prérogatives antérieures.

Mobiliser et coordonner

Dans les siècles qui suivent, l’embargo devient l’arme par excellence des villes hanséatiques, mais son efficacité est inégale et tend même à s’éroder avec le temps.

Le terme de «sanctions économiques» donne l’impression qu’il n’y a qu’un seul perdant, et qu’il l’a bien mérité. Or c’est faux, l’arme est à double tranchant: en sanctionnant, on se sanctionne, car on se prive de débouchés économiques potentiellement fructueux.

Aussi les mesures se heurtent-elles inévitablement au problème de la mobilisation: pour qu’un embargo soit efficace, tout le monde doit jouer le jeu. Cela se traduit par des menaces répétées à l’encontre des fraudeurs, d’autant qu’en l’absence de concurrence, le marchand qui ose braver l’interdiction a toutes les chances de vendre ses marchandises à très bon prix… En 1358, le Brêmois Tidemann Nanning est accusé d’avoir ignoré l’embargo contre la Flandre. La ville de Brême semblant traîner des pieds pour le sanctionner, tous les marchands de Brême sont instantanément exclus du bénéfice des privilèges de la Hanse, et ce jusqu’à ce qu’elle accepte, enfin, de punir le contrevenant, en le condamnant à mort. Si l’on en croit la chronique de la ville de Brême, la version officielle veut que le marchand, toujours à l’étranger, ait été secrètement prévenu par ses proches et ne se soit pas risqué à revenir.

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Le Prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris. tableau de Georges Lallemant, 1611, musée Carnavalet. | Wikimedia commons.

S’il n’est pas toujours aisé de punir un particulier, la situation se complique encore quand ce sont les villes qui refusent de jouer le jeu. Celles de la Hanse allemande s’échelonnent des Pays-Bas à l’Estonie, autant vous dire qu’il n’est pas toujours facile de s’entendre sur des intérêts économiques communs. Pour susciter l’adhésion, exceptions et compromis sont souvent de mise. En 1405, la morue de Norvège est la seule marchandise non concernée par l’embargo général contre l’Angleterre. Or, c’est le fonds de commerce de l’élite lubeckoise… Coïncidence? I think not…

Qui va à la chasse… perd sa place!

Pendant l’absence des «sanctionneurs», la concurrence fait son beurre, et au cours du XVe siècle, les Hanséates doivent composer avec celle, toujours plus féroce, des marchands anglais et hollandais. Leur marge de manœuvre s’en trouve progressivement diminuée, car quitter le marché dans ces conditions, même momentanément, c’est en offrir les clés aux nouveaux venus. Devenus remplaçables, les Hanséates eux-mêmes ne sont plus à l’abri de sanctions, comme en Angleterre où les rois monnaient de plus en plus cher le renouvellement de leurs privilèges commerciaux à partir de la seconde moitié du XVe siècle.

À cette époque, princes et monarques ont le vent en poupe et se taillent des ensembles territoriaux d’une ampleur inédite. Au siècle précédent, les Hanséates pouvaient encore transférer leur comptoir brugeois d’une ville flamande à une autre pendant la durée du conflit; en 1451, ils doivent composer avec le puissant duc de Bourgogne Philippe le Bon, qui contrôle alors l’essentiel de la Flandre et des Pays-Bas. Comme le montrent les délibérations internes, il est devenu difficile de faire pression efficacement dans ces conditions, et si les villes hanséatiques maintiennent malgré tout leur embargo pendant six ans, son efficacité et sa popularité demeurent cette fois limitées.

Les «sanctions économiques» ne sont pas une solution miracle: elles dépendent des rapports de force et de la capacité de les mettre en œuvre pour faire plier rapidement leur cible. En tout cas, croyez-en l’expérience des consuls de Lübeck: comme «stratégie à long terme», ça ne marche pas trop

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Pour aller plus loin

– Nils Jörn, Werner Paravicini, Horst Wernicke (dir.), Hansekaufleute in Brügge Teil IV: Beiträge der Internationalen Tagung in Brügge April 1996, Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 2000.

– Jacques Paviot, Bruges 1300-1500, Paris, Autrement, 2002.

– Gisela Graichen, Rolf Hammel-Kiesow, Die Deutsche Hanse. Eine heimliche Supermacht, Hambourg, 2011.

– Donald J. Harreld (dir.), A Companion to the Hanseatic League, Leiden/Boston, Brill, 2015.

– Ulf Christian Ewert, Stephan Selzer, Institutions of Hanseatic Trade. Studies on the Political Economy of a Medieval Network Organisation, Francfort-sur-le-Main, Peter Lang, 2016.

http://www.slate.fr/

La médecine cubaine intéresse les Occidentaux


En abaissant les barrières de Cuba face à l’Occident, on découvre un secteur enviable dans le domaine de la santé.l’Occident s’intéresse comme un vaccin pas trop cher contre le cancer du poumon
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La médecine cubaine intéresse les Occidentaux

 

<a href="https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Radiological_evaluation_through_HRCT.jpg?uselang=fr" target="_blank">Radiographie de poumons atteints de fibrose</a> | IPFeditor via Wikipédia CC <a href="http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/deed.fr" target="_blank">License by</a>

Radiographie de poumons atteints de fibrose | IPFeditor via Wikipédia CC License by

Juliette Harau

La fin de l’embargo à La Havane ouvre la porte aux avancées médicales réalisées sur l’île. Les Américains se sont déjà saisi d’un traitement contre le cancer du poumon.

C’est un des paradoxes du régime cubain: peu de liberté, mais une implication de l’État en matière de santé ou de scolarité qui ferait des envieux dans les pays les plus développés. Aujourd’hui, la levée de l’embargo cubain pourrait bénéficier à la médecine mondiale. Un traitement fait particulièrement parler de lui: le Cimavax, vaccin thérapeutique contre le cancer des poumons, développé par le Centre d’immunologie moléculaire (CIM) de La Havane.

Les premières phases de test ont montré que le traitement est peu toxique et peu coûteux. Attention, il n’empêche pas le développement du cancer le plus mortel au monde, avec 1,59 million de décès en 2012 selon l’Organisation mondiale de la santé(OMS). Le vaccin n’est pas préventif mais thérapeutique, c’est-à-dire qu’il s’attaque à une maladie déjà présente et en réduit les effets pour prolonger l’espérance de vie. En l’occurrence, le Cimavax libère dans l’organisme une molécule stimulant la production d’anticorps qui limitent la propagation des cellules cancéreuses. En 2008, la deuxième phase de test montrait une augmentation de l’espérance de vie de quatre à six mois.

L’OMS citait en 2013 le docteur Augustin Lage Davilla, directeur général du CIM:

«Les biotechnologies sont essentielles pour que le cancer cesse d’être une maladie mortelle pour devenir une maladie chronique.»

Le vaccin a fait ses preuves au point d’intéresser de près les chercheurs américains de l’Institut Roswell Park contre le cancer, peut-on lire sur le magazine US Wired.  Les Américains viennent de finaliser un accord avec le CIM pour développer le vaccin et entamer une phase de test au États-Unis. Premier objectif: faire valider le traitement par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (FDA). Les chercheurs américains espèrent par la suite élargir les perspectives du remède vers un traitement préventif du cancer des poumons et d’autres cancers, ce que les Cubains n’avaient pas pu entreprendre jusque-là pour des raisons économiques.

Une Silicon Valley des biotechnologies à Cuba

 

Bien qu’isolé et économiquement contraint, Cuba a investi dans la recherche médicale, et notamment dans les biotechnologies, comme l’explique l’OMS:

«Même en période de difficultés économiques, le gouvernement cubain a toujours apporté son soutien politique et financier aux biotechnologies. Il a investi environ un milliard de dollars dans la recherche-développement au cours des vingt dernières années.»

L’île s’est montrée à la pointe, notamment pendant l’épidémie d’Ebola. Le plus gros contingent de médecins envoyés par un État provenait de La Havane, avec plus de 400 médecins mandatés en Afrique de l’Ouest, rapportait le quotidien Sud-Ouest.

La France est également intéressée. La société de biotech Abivax travaille depuis cinq ans avec des médecins cubains au développement de vaccin contre l’hépatite B chronique et le virus de la dengue. Interrogé par RTL, le président d’Abivax, Philippe Pouletty, vante les qualités des centres de recherche de l’île:

«Ce qui les caractérise, c’est qu’ils ont des brillants chercheurs, de très bons ingénieurs et techniciens et que Fidel Castro, au début des années 1980, en même temps que la révolution des biotech démarrait aux États-Unis et en Europe, avait décidé d’en faire partie.»

L’entreprise française faisait d’ailleurs début avril le pari de développer une «Silicon Valley» des biotechnologies à Cuba. Le Centre de génie génétique et de biotechnologie cubain, fondé en 1983 après l’épidémie de dengue qui a frappé 350.000 Cubains, compte parmi les plus importants laboratoires de recherche au monde, rapporte Le Monde, avec 1.400 chercheurs et plus de 1.200 brevets. Devant les cigares et le rhum qui font la réputation de l’île, la santé représente le deuxième secteur d’exportation cubain.

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