Le nouveau mal des ados


C’est compliqué l’adolescence, peut-être encore plus aujourd’hui, avec une société changeante, avec les réseaux sociaux. De plus en plus des ados souffrent de détresse psychologique que le personnel de l’école doivent se mettre à jour pour dépister et venir en aide ces jeunes qui ont un mal de vivre
Nuage

 

Le nouveau mal des ados

 

Plein écran(Illustration de Marie Lafrance)

En hausse constante depuis 15 ans, la détresse psychologique liée à l’anxiété chez les jeunes a pris les proportions d’une urgence médicale. Au banc des accusés : la réussite scolaire et les réseaux sociaux.

Par pudeur ou par crainte d’essuyer les moqueries de ses camarades, Alia, 12 ans, parle très rarement de son anxiété. Mais dans le parc où elle a accepté de rencontrer L’actualité, la jeune Montréalaise résume avec lucidité les crises de panique qui ponctuent son quotidien depuis un an. Sa première crise a duré 45 minutes. Pour mettre un terme aux suffocations qui la paralysaient, sa mère l’a conduite à l’hôpital. Diagnostic : anxiété pathologique.

Les médecins ont prescrit des anxiolytiques à Alia, mais ceux-ci ne font guère effet. Alors, elle attend de voir un pédopsychiatre au Centre hospitalier universitaire Sainte-Justine, mais il faut plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous. Entre-temps, elle tâche de gérer son anxiété par d’autres moyens.

« Lorsque ma respiration s’accélère et que je commence à manquer d’air, je sais qu’une nouvelle crise s’annonce », explique-t-elle.

Pour calmer le tourbillon des pensées qui asphyxient sa fille, la mère a pris l’habitude de faire jouer dans l’appartement un enregistrement de bruits de la nature. Alors elles se blottissent toutes deux dans le canapé, le temps que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles aient un effet apaisant. Jusqu’à la prochaine crise.

Alia est loin d’être un cas isolé. En hausse constante depuis 15 ans, la détresse psychologique liée à l’anxiété a pris en 2014 les proportions d’une urgence médicale. Elle toucherait désormais plus du tiers des jeunes, contre 24 % en 2013, selon une étude menée en 2016 par le Centre de toxicomanie et de santé mentale, affilié à l’Université de Toronto, auprès de 10 000 étudiants en Ontario. Et si tous ne se retrouvent pas aux urgences, un sur cinq ressentirait le besoin de recourir à une aide médicale.

Jean-François Bélair, psychiatre et chef du Programme d’intervention intensive de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, à Montréal, côtoie des adolescents anxieux depuis des années. S’il constate bien la montée de ce phénomène depuis deux ans, il appelle cependant à manier les statistiques avec précaution.

« L’évolution de la pratique de la médecine nous incite à diagnostiquer de plus en plus les troubles mentaux des patients. Il ne faudrait pas basculer dans le surdiagnostic », souligne-t-il.

L’anxiété, explique-t-il, est avant tout un réflexe biologique qui incite à se protéger en cas de situation dangereuse. Elle est naturellement plus réactive dans le cerveau des adolescents, qui accumulent les nouvelles expériences et s’éloignent chaque jour un peu plus du rassurant cocon familial. Cette réaction devient toutefois problématique si elle fait entrave aux activités du quotidien. On parle alors d’anxiété pathologique. Celle-ci se manifeste le plus souvent par des douleurs physiques et par l’évitement de toute situation susceptible d’entraîner le jugement d’autrui. Dans le quotidien d’un jeune soucieux d’esquiver tout ce qui peut mettre à l’épreuve sa confiance en lui-même, des activités aussi banales que traverser la cour de l’école, parler devant la classe ou avec des camarades deviennent de véritables obstacles.

 

Aux premières loges du théâtre de la vie des jeunes, les enseignants doivent apprendre à composer avec l’anxiété d’un nombre croissant de leurs élèves et les accompagner dans la gestion de celle-ci.

« Nous vivons dans une société de performance où les parents ont des attentes élevées, observe Marie-Claude Ratté, de l’école secondaire des Sentiers, à Québec. Les jeunes somatisent régulièrement cette pression en maux de ventre ou de tête ; ils veulent aller aux toilettes ou s’absentent lors des évaluations. »

Johanne Grenier, de l’école primaire Cœur-Vaillant, à Sainte-Foy, note aussi un manque de confiance plus répandu chez ses élèves, qui cherchent à être rassurés, qui paniquent lorsqu’ils doivent exécuter une tâche seuls et essuient quelques larmes si la note obtenue n’est pas à la hauteur de leurs espérances. Dans son école, où 52 % des élèves sont issus de l’immigration, la pression exercée par les parents est également une source d’anxiété. Certains enfants ont peur de les décevoir et d’être punis.

Plein écran(Illustration de Marie Lafrance)

L’effet Facebook

Au stress lié à la performance à l’école et aux relations sociales s’est ajouté progressivement l’anxiété provoquée chez les jeunes par l’utilisation démesurée des nouvelles technologies : 86 % d’entre eux fréquentent les médias sociaux quotidiennement, un sur cinq passe plus de cinq heures par jour en ligne et un sur huit présente des symptômes de dépendance aux jeux vidéos, selon l’étude menée en 2016 par le Centre de toxicomanie et de santé mentale, affilié à l’Université de Toronto. La même étude révèle qu’en plus d’en subir les conséquences sur leur santé et leur hygiène de vie en général, 22 % deviennent soit victimes de cyberintimidation, soit complexés à force de se comparer aux autres, les filtres du Web donnant l’illusion d’une vie parfaite.

« Les médias sociaux ont une très grande influence sur l’estime que les jeunes ont d’eux-mêmes, explique le Dr Bélair. L’image qu’ils projettent et qu’on leur renvoie a un effet énorme sur leurs sentiments. Si certains trouvent beaucoup de plaisir à échanger sur les médias sociaux et se sentir connectés, bon nombre s’y sentent peu confiants, isolés, à la limite moqués et rejetés. »

Lorsque le réconfort des proches ne suffit pas à raisonner un jeune, les ressources de l’école — groupes d’entraide ou psychologues scolaires — et les services professionnels des CLSC peuvent prendre le relais. Dans les cas plus extrêmes, le jeune doit consulter en clinique externe de psychiatrie ou dans un service d’urgence, où il apprendra à acquérir des mécanismes sains et efficaces pour gérer ses émotions et adopter une pratique modérée des nouvelles technologies.

« La crainte de ne pas réussir encourage même certains jeunes à saboter leur propre travail, comme s’il était plus rassurant de provoquer soi-même un échec plutôt que de le subir », observe le socio-anthropologue de l’adolescence Jocelyn Lachance, professeur à l’Université de Pau, en France, et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

 Il observe que dans notre société, où les notions de performance et d’adaptabilité sont de plus en plus présentes, les jeunes doivent se responsabiliser plus rapidement. Si certains savent redoubler d’inventivité, d’autres craignent de ne pas réussir à trouver leur place et s’en trouvent fragilisés.

« Les adolescents sont désormais sommés de grandir dans un monde en transformation permanente. C’est comme si nous leur disions : prépare-toi maintenant pour un monde qui ne sera plus le même demain », explique-t-il.

La popularité des émissions où les participants doivent rivaliser entre eux pour déterminer qui est le plus populaire ou le plus talentueux alimente la pression que certains jeunes se mettent pour « réussir ». 

elon la psychologue Geneviève Taylor, professeure au Département d’éducation et pédagogie de l’UQAM, ces émissions peuvent avoir une portée particulièrement lourde pour les adolescents, qui sont, par nature, psychologiquement plus vulnérables et dont l’estime d’eux-mêmes est plus fragile.

« C’est physiologique ! dit-elle. Notre cerveau se divise en deux parties : l’amygdale, impliquée dans nos émotions, et le cortex préfrontal, qui permet de les réguler. À l’adolescence, lorsque les émotions sont plus exacerbées, le cortex est moins capable de les maîtriser. »

Depuis sa thérapie à l’hôpital de jour de l’Institut universitaire en santé mentale Douglas, Anthony, 14 ans, a appris à reconnaître les moments où son anxiété le pousse à s’isoler pour mieux les affronter. Retranché derrière des jeux vidéos jusqu’à très tard le soir, cet adolescent discret a mis plusieurs mois avant de se rendre compte que sa vie sociale s’était peu à peu déconstruite. Durant sa thérapie, entouré d’une dizaine d’autres jeunes anxieux, il a appris à maîtriser son handicap et, surtout, à le dédramatiser.

Une heure par semaine, les patients de Douglas font le point sur leurs progrès avec leurs parents et un membre du personnel qui les encadre. Ces réunions débouchent toujours sur une série de nouveaux objectifs que le jeune doit atteindre avant la rencontre suivante. Avec son père et Martha, l’assistante sociale qui le suit, Anthony s’engage à mettre en pratique ses apprentissages pour aller jouer dehors avec un ami ou rendre visite à ses cousins de Boston, quels que soient les imprévus qui risquent de survenir et de stimuler son anxiété. Son père est satisfait des progrès que son fils a accomplis en six semaines à l’Institut Douglas. Lui-même anxieux depuis des années, il reconnaît avoir certainement alimenté les angoisses de l’ado en montrant une attitude vulnérable dans des situations peu justifiées. Père et fils repartent avec la résolution de vaincre l’anxiété en dédramatisant en famille les angoisses qu’ils ont souvent jugées honteuses ou stupides, comme traverser un lieu public bondé ou s’exprimer devant un groupe de personnes.

« Il n’est pas rare de voir l’anxiété se transmettre des parents aux enfants, car celle-ci a un caractère héréditaire, comme beaucoup de troubles mentaux », explique le Dr Bélair.

L’enfant reproduit inconsciemment le comportement de ses parents et s’imprègne de leurs angoisses, parfois dès la période in utero, pendant laquelle le fœtus est déjà capable de ressentir les émotions vécues par la mère. La théorie d’une assise génétique à l’anxiété est aussi une explication envisageable, mais elle n’a pas été démontrée scientifiquement. Hors des caractéristiques familiales, le tempérament et l’expérience de vie de chaque adolescent sont déterminants dans son rapport à l’anxiété. D’un jeune à l’autre, un souvenir traumatisant peut aussi bien être évacué illico que générer une anxiété pathologique qui nécessite des soins, parfois indispensables.

Sans thérapie, Marie, 29 ans, n’est pas sûre qu’elle aurait pu surmonter les crises d’angoisse qui gâchaient son adolescence.

« Je pleurais souvent, j’étais toujours anxieuse, se remémore-t-elle. J’avais peur d’être appelée au tableau en classe. Peur de payer à la caisse dans un magasin. Peur de parler devant les gens. Peur de faire rire de moi. Peur d’avoir peur. »

Jusqu’au jour où elle a perdu pied. Ses parents l’ont retrouvée terrée dans sa garde-robe, totalement déconnectée de la réalité, tétanisée par le monde extérieur qu’elle ne voulait plus affronter.

Grâce à une thérapie qu’elle a suivie au centre de jour pour adolescents du pavillon Albert-Prévost, à l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal, Marie a réussi à se reconstruire… même si elle a longtemps eu honte de cette période sombre de sa vie, de sa maladie impalpable et souvent incompréhensible aux yeux des autres.

« Nous y faisions des jeux, des dessins, de la relaxation, dit-elle. Il y avait même des professeurs sur place pour que l’on continue nos cours. J’ai appris à mieux gérer mon anxiété et je me suis fait des amis. Nous étions des ados différents des autres, mais personne ne se jugeait. »

Prévenir… pour mieux guérir

La lutte contre l’anxiété se répand dans les établissements scolaires, où le personnel est bien placé pour repérer les élèves aux prises avec ce problème de santé et les aider. Le collège public Saint-Louis, à Lachine, en a fait son cheval de bataille il y a déjà une dizaine d’années.

« C’est une priorité inscrite dans notre convention de gestion, explique la directrice, Marthe Blondin. On sensibilise les jeunes, les parents et les enseignants à ce mal, qui, s’il n’est pas traité au plus tôt, accompagnera l’élève tout au long de sa scolarité. »

Certains enseignants ont été formés pour déceler les cas d’anxiété dès le 1er cycle du secondaire. Ils sont régulièrement déchargés d’une partie de leurs tâches pour faire de la prévention dans les classes.

Les élèves de 2e cycle, moins enclins à montrer leurs émotions en public, sont plutôt soumis à un test de dépistage informatisé. Des ateliers de yoga ou des conférences sur l’anxiété leur sont aussi proposés. Les parents sont conviés à ces activités où, chaque mois, des experts viennent transmettre leurs connaissances et outils pour aider les jeunes.

« Si un élève s’avère anxieux, on fera tout pour qu’il reprenne la maîtrise de son quotidien sans que cela nuise à sa scolarité, explique le psychoéducateur Martin Tison, de la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, qui travaille trois jours par semaine au collège Saint-Louis. On lui donne des conseils pour lutter contre ses angoisses, des réflexes à adopter en cas de crise, et on peut même organiser des accommodements avec son professeur. »

Grâce à ses efforts pour briser le tabou de l’anxiété, le collège Saint-Louis a vu le taux d’élèves qui en souffrent passer de 30 % à 20 % ces six dernières années.

« À l’école, nous constatons qu’on peut aborder le sujet plus librement depuis que nous faisons de la sensibilisation. Et les parents se concentrent davantage sur le bien-être de leur enfant plutôt que sur sa réussite scolaire à tout prix », conclut Marthe Blondin.

Au terme de ses mois de thérapie, reprendre la vie normale a été difficile pour Marie.

« On était protégés dans notre bunker, loin des jugements, alors ce n’était pas évident d’en sortir », conclut-elle.

Depuis, elle n’a jamais cessé de consulter chaque semaine son psychologue, consciente qu’il lui faudra toujours travailler fort pour maîtriser son anxiété.

La psychologue Geneviève Taylor, qui est chercheuse au Groupe de recherche et d’intervention sur la présence attentive (GRIPA), prône la présence attentive pour aider les jeunes à combattre l’anxiété. Cette méthode permet de prendre conscience de ses émotions pour mieux les raisonner au lieu de se noyer dans un flot de pensées anxiogènes, phénomène courant à l’adolescence, lorsque le cerveau est en pleine croissance et plus labile, c’est-à-dire susceptible de se transformer. Avec Catherine Malbœuf-Hurtubise, également du GRIPA, Geneviève Taylor a mis au point un programme « clé en main » de huit semaines pour aider les enseignants et les parents à prévenir l’anxiété et la déconcentration.

Ce programme, qui est détaillé dans l’ouvrage Mission méditation : Pour des élèves épanouis, calmes et concentrés (Midi trente, 2016), dont Geneviève Taylor signe la préface, propose des exercices à réaliser en groupe en plusieurs étapes. De la prise de conscience de son corps et de ses sensations à la maîtrise de sa respiration et à la gestion de ses pensées anxiogènes, elle accompagne l’élève vers un état de présence attentive et de maîtrise de ses éventuels accès de stress.

« L’idéal serait d’aller vers une formation automatique des futurs enseignants à la gestion des émotions, explique Geneviève Taylor. En optimisant leurs propres capacités d’autorégulation, ils pourraient, d’une part, prêcher par l’exemple devant leurs élèves et, d’autre part, leur enseigner comment gérer leur anxiété. »

Plus qu’un simple passage de l’enfance à l’âge adulte, l’adolescence est considérée, en anthropologie, comme un analyseur social dont le décryptage permet de prendre le pouls de la société.

« Elle annonce les changements à venir concernant l’identité des personnes », dit le socio-anthropologue Jocelyn Lachance.

Dans cette optique, faire tomber le tabou de l’anxiété adolescente et envisager des solutions pour la prévenir et la soigner constituent un véritable investissement pour la société de demain.

Petit guide de survie

N’hésitez pas à contacter le personnel de votre école : professeur, directeur, psychoéducateur ou psychologue. Votre médecin de famille peut aussi vous aider, tout comme les ressources suivantes :

  • Jeunesse, J’écoute : pour se confier, 24 heures sur 24, sept jours sur sept. Anonyme et bilingue. Numéro sans frais : 1 800 668-6868.

  • Revivre, l’association québécoise de soutien aux personnes souffrant de troubles anxieux, dépressifs ou bipolaires : 1 866 REVIVRE (738-4873), ou revivre@revivre.org, ou 5140, rue Saint-Hubert, à Montréal.

  • Phobies-Zéro, groupe de soutien et d’entraide pour les personnes souffrant d’anxiété, de troubles paniques, de phobies et d’agoraphobie : 514 276-3105 ou, sans frais, 1 866 922-0002.

    LECTURES UTILES

    Les troubles anxieux expliqués aux parents, par Chantal Baron, « Collection du CHU Sainte-Justine pour les parents », 2001.

    Alex : Surmonter l’anxiété à l’adolescence, par Nathalie Parent, Éditions Midi trente, 2014 (pour les 12 ans et plus).

    Calme et attentif comme une grenouille : La méditation pour les enfants… avec leurs parents (comprend un CD), par Eline Snel, Transcontinental, 2014 (pour les enfants de 5 à 12 ans).

    http://lactualite.com

  • L’enfer des centres d’appels


    J’aime beaucoup ce genre de billet, car cela nous permet de voir la réalité dans des milieux de travail que nous connaissons qu’en surface. Croyez-vous que pour un ou une téléphoniste, ce sont les gens mécontents, vulgaires, colériques qui sont le plus stressant pour eux ? Vous êtes sûr ? Je pense que la prochaine fois que vous serez avec une de ses personnes …. Un merci ne sera pas de trop
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    L’enfer des centres d’appels

     

    «Des gens qui font deux ou trois burnouts,... (Archives La Voix de L'Est)

    «Des gens qui font deux ou trois burnouts, ce n’est pas rare», confie un téléphoniste qui compte plus de 10 ans d’expérience au service à la clientèle d’une entreprise de télécommunication.

    ARCHIVES LA VOIX DE L’EST

    GABRIELLE DUCHAINE
    La Presse

    Vous leur avez tous parlé un jour ou l’autre pour acheter un forfait cellulaire ou obtenir de l’aide avec une connexion internet. Mais vous n’avez probablement pas remarqué à quel point le préposé au bout du fil était stressé et malheureux. Et pourtant. La détresse psychologique fait partie du paysage dans certains centres d’appel de la province.

    Selon un sondage mené par deux professeurs de l’École des sciences de la gestion de l’UQAM dans trois importants centres d’appels et commandité par le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), 57 % des employés de ce secteur montrent des signes de détresse importante ou très importante. C’est trois fois plus que la moyenne québécoise.

    De ce groupe, plus de la moitié ont manqué des jours de travail à cause du stress depuis qu’ils occupent leur poste actuel. Presque autant consomment des psychotropes (médicaments pour réduire l’anxiété et la nervosité, aider à dormir et remonter le moral) chaque jour ou plusieurs fois par semaine. Cinq ans après le suicide d’une trentaine de salariés de l’entreprise outre-Atlantique France Télécom, ces résultats sont alarmants. Jeunes ou vieux, hommes et femmes: personne n’y échappe.

    «Des gens qui font deux ou trois burnouts, ce n’est pas rare», confie un téléphoniste qui compte plus de 10 ans d’expérience au service à la clientèle d’une entreprise de télécommunication.

    Le travail dans les centres d’appels – ils seraient 200 dans la province – est extrêmement lourd. Et pas seulement à cause des clients mécontents, révèle l’étude. Manque d’autonomie et de créativité, surveillance trop étroite, évaluation au rendement, espaces de travail minuscules, bruit excessif, surcharge de travail: les problèmes sont nombreux.

    Comme chez Big Brother

    «On est suivis à la trace. Il faut justifier tout ce qu’on fait, même quand on va à la toilette», raconte l’employé d’une entreprise de câblodistribution qui donne du soutien technique.

    À l’instar de son collègue, il a requis l’anonymat. «On signe des ententes de loyauté.»

    Il travaille sur le même étage que des centaines d’autres employés, cordés dans ce qu’ils appellent des «cages à poules» de quelques pouces de largeur.

    Comme dans la plupart des entreprises du type, la sienne surveille ses moindres faits et gestes. Le temps qu’il passe au téléphone avec chaque client est chronométré. À la fin de l’année, il ne doit pas dépasser une certaine moyenne, sous peine d’être sanctionné. Même chose pour le temps alloué à inscrire des notes dans les dossiers.

    «Ce n’est pas simple. Parfois, c’est une personne âgée incapable de configurer son courriel qui appelle. On doit l’aider sans passer trop de temps au téléphone. Et il faut qu’elle soit satisfaite en raccrochant.»

    Si un client rappelle une deuxième fois pour se plaindre ou simplement pour poser plus de questions, c’est un mauvais point.

    «Quand on va à la salle de bains, on doit entrer un code dans l’ordinateur pour que le système sache ce qu’on fait. Même chose si on va boire de l’eau ou poser une question à notre patron. Il faut que le système sache qu’on n’est pas en train de perdre notre temps», raconte l’homme.

    Selon l’enquête de l’ESG, cette «surveillance trop étroite» est d’ailleurs un des principaux facteurs de détresse psychologique. Elle indispose 78 % des travailleurs sondés.

    Au SCFP, qui représente à lui seul 2600 employés de centres d’appels au Québec, on est extrêmement inquiet.

    «Les deux bras me sont tombés. Je n’en revenais pas des résultats. Je n’aurais jamais cru que ça serait aussi élevé», dit Alain Caron, président du Conseil provincial du secteur des communications.

    Il raconte qu’un employé s’est fait réprimander «parce qu’il n’avait pas mis assez de sourire dans sa voix». Un autre a fait l’objet de mesures disciplinaires parce qu’il avait dit au client que c’est parce que son écran n’était pas branché à son ordinateur s’il ne recevait pas de signal internet. L’information était vraie, mais comme l’écran n’est pas l’affaire du distributeur, il n’aurait pas dû le dire.

    «Ils ne peuvent pas toujours aider les gens comme ils le veulent. Il y a des conflits de valeurs.»

    Étonnamment peut-être, les clients ne font pas partie du fardeau. Bien sûr, il y a les frustrés et les colériques.

    «Mais ça, on a des techniques pour les désamorcer», dit M. Caron. «Et quand on a un client heureux à la fin d’une conversation, c’est notre paye. Ça fait notre journée», ajoute un téléphoniste.

    Les efforts des employeurs

    Du côté des employeurs, on dit être au courant de la situation et on multiplie les mesures pour freiner la crise.

    «Nous offrons par exemple du coaching gratuit pour faire face au stress, de l’assistance pour ceux qui souffrent de dépression ou de dépendance, des services-conseils en santé et bien plus», dit Jacinthe Beaulieu, responsable des relations médias de TELUS, dont les employés sont représentés par le SCFP.

    L’entreprise, dit-elle, offre un programme de télétravail depuis 2009 pour «certains employés en centres d’appels».

    «Nos centres d’appels sont des espaces de travail ouverts, ensoleillés, conviviaux et ergonomiques, et incluent des salles de pause et de détente pour se revitaliser notamment après un appel plus difficile.» Cogeco aurait mis en place des mesures semblables.

    «Depuis un an, ç’a bougé, convient Alain Caron. Des comités ont été mis sur pied. Ils ont ouvert des salles de jeux et des salles de repos… Mais ce n’est pas suffisant. C’est l’organisation du travail qu’il faut remettre en question.»

    L’étude de l’ESG suggère la même chose et TELUS aurait fait certains efforts.

    «À la suite d’une consultation auprès de nos représentants en centre d’appels, les temps de réponse aux appels ne sont plus calculés. Ainsi, la latitude offerte aux représentants fait place à une réduction du stress et de la pression au travail», dit Mme Beaulieu.

    Méthodologie

    L’étude a été menée au cours de l’année 2012 dans trois centres d’appels de sociétés de télécommunication et de câblodistribution établies au Québec et qui comptent 2680 employés représentés par le SCFP. En tout, 659 salariés ont répondu à un questionnaire, soit 24,59% des employés des trois entreprises.

    Un secteur en crise

     

    57% des préposés sondés vivent de la détresse psychologique au travail.

    36,6% présentent un niveau de détresse important, alors que 20,8 % montrent les signes d’une détresse très importante.

    58,2% des employés vivant de la détresse se sont absentés pour des raisons liées au stress et 53 % ont vécu un arrêt de travail depuis qu’ils occupent leur poste actuel.

    46,4% consomment des psychotropes de façon régulière. Un travailleur sur trois prend des médicaments pour réduire l’anxiété ou la nervosité ; autant utilisent des médicaments pour remontrer le moral, et un sur deux prend des médicaments pour aider à dormir.

    78% des préposés sondés montrent du doigt la surveillance trop étroite comme un facteur contribuant à leur détresse, et 62 % dénoncent le manque d’autonomie.

    33% des employés accusent l’espace de travail trop restreint ou mal adapté de contribuer à leur détresse.

    59% des sondés nomment la surcharge de travail comme un élément contribuant à leur détresse, et 68,5 % parlent des problèmes de conciliation travail/famille.

    68,5% parlent des problèmes de conciliation travail/famille.

    Source: Les conditions de travail dans les centres d’appels: les personnes syndiquées du SCFP au Québec

    http://www.lapresse.ca/

    Le Saviez-Vous ► 1518, STRASBOURG ENTRE DANS LA DANSE…


    Une très curieuse épidémie a sévi en 1815. Une danse, les gens semblaient danser jusqu’à épuisement. Certains sont même morts. Les causes semblent obscures et encore aujourd’hui, il semble que personne ne peut donner une explication logique a cette épidémie a Strasbourg
    Nuage

     

    1518, STRASBOURG ENTRE DANS LA DANSE…

    Ni une fable, ni une légende. Mais un fait historique, documenté et avéré. Durant l’été 1518, une épidémie de danse frappe Strasbourg : pendant des jours, des centaines de quidams se mettent à remuer du popotin, certains jusqu’à la mort. Un phénomène mystérieux, qui reste encore largement inexpliqué.

    14 juillet 1518, Strasbourg. Dame Troffea danse frénétiquement dans les rues de la ville. Secouée de convulsions, elle s’agite en rythme, et rien ne semble pouvoir l’apaiser. Au bout de plusieurs heures de danse endiablée, elle s’écroule à bout de force dans les bras de son mari consterné. Le lendemain, dès son réveil, Frau1Troffea reprend sa danse furieuse, sous le regard amusé des passants. Au bout du second jour, ses pieds abimés saignent, et la fatigue rend ses mouvements extrêmement violents et désordonnés. Le troisième jour, le bruit s’est répandu : la danse de Frau Troffea attire une foule nombreuse. Suivant l’impulsion, quelques badauds entrent en transe, accompagnant la danseuse. Au fil des jours, l’épidémie se propage : de trente danseurs convulsionnaires fin juillet, on passe à une centaine au début du mois d’août. Un mois plus tard, près de 400 personnes sont touchées par cette « manie dansante 2 » !

    Le spectacle donné quotidiennement par ces danseurs frénétiques est proprement terrifiant. Les traits du visage crispés, ils crient de douleur et appellent à l’aide, mais semblent incapables de cesser de danser. Même ceux qui, épuisés, sont tombés à terre, continuent de se tortiller sans fin. Les chairs meurtries des pieds des danseurs saignent abondamment et dévoilent parfois les tendons et les articulations. Dès la première semaine du phénomène, on compte déjà des morts, emportés par une fatigue excessive ou par un arrêt cardiaque. Au plus fort de l’épidémie, au mois d’août, un chroniqueur parle de quinze morts par jour3, sans préciser toutefois si Frau Troffea fait partie des victimes.JPEG - 131.5 ko

     

    Pieter Breughel, « Pèlerinage des épileptiques à Molenbeek-Saint-Jean » (1564)

    Dès les premiers décès, les autorités strasbourgeoises font appel aux meilleurs médecins de la ville afin de découvrir les causes de la « manie dansante » et d’y trouver un remède. Après avoir écarté une origine astrologique du phénomène (mauvais alignement des planètes), les savants préfèrent en revenir à la médecine d’Hippocrate et de Claude Galien, et attribuer la frénésie des danseurs à un excès de « sang chaud ». Selon eux, le seul moyen de conjurer la malédiction serait de s’assurer que les personnes atteintes continuent de danser.

    Respectant les prescriptions des médecins, le Conseil de la ville ordonne qu’on libère la Halle aux tanneurs et la Halle aux charpentiers, afin que les danseurs jouissent de suffisamment d’espace. Avec l’afflux de nouvelles victimes, la place venant à manquer, plusieurs estrades sont érigées dans la ville. Les bourgmestres engagent des joueurs de tambour et de viole pour accompagner et encourager les possédés à se défouler jusqu’à l’évanouissement. Enfin, on fournit aux danseurs nourriture et boisson pour qu’ils n’aient aucune raison d’être distraits de leur frénésie. Cette dernière mesure provoque d’ailleurs de nombreuses querelles, car des indigents simulent la folie pour bénéficier de repas gratuits.

    Malgré ces mesures, la contagion s’étend. Alors que plusieurs centaines de personnes sont atteintes par la « manie dansante », le Conseil doit admettre l’échec de sa politique. L’hypothèse du « sang chaud » ayant fait long feu, on cherche une nouvelle théorie pouvant expliquer le mal qui touche de plus en plus de Strasbourgeois. Après bien des débats entre érudits, l’épidémie est imputée à saint Guy, personnage ambivalent : capable de soigner, mais aussi de causer des troubles nerveux. Guy aurait ainsi voulu châtier les habitants de Strasbourg en raison de leurs péchés, de leur attachement aux choses matérielles.

    Pour apaiser la colère du saint et aider les danseurs à retrouver leur état normal, le Conseil impose alors une période de contrition et de pénitence. Il promulgue un arrêté qui interdit à toute personne de danser jusqu’à la date du 29 septembre (à l’exception des fêtes de mariage, à condition de ne pas utiliser de tambours !) sous peine d’une forte amende de 30 shillings. Il fait aussi fermer les maisons closes et les établissements de jeu. Enfin, des artisans fabriquent un cierge géant à l’effigie de saint Guy, qui sera brûlé lors d’une messe extraordinaire dite en son honneur à la Cathédrale.

    Les danseurs en transe, eux, sont installés de force dans des charriots et amenés au bourg de Saverne, à une journée de route de Strasbourg, dans une chapelle troglodyte dédiée au saint guérisseur. Sur place, chacun reçoit une petite croix et des chaussures rouges, bénies au nom de saint Guy. Si le protocole peut sembler étrange, toutes les chroniques s’accordent cependant : le remède s’avère efficace, l’épidémie prend fin suite à cette pénitence.

    Cinq cents ans après les faits, les historiens et les médecins n’ont pas trouvé d’explication convaincante à l’épidémie de danse de 1518. Un temps, l’hypothèse d’une contamination à l’ergot du seigle a été privilégiée. L’ergotisme est un empoisonnement causé par l’ingestion d’un champignon qui infecte le seigle, provoquant chez la victime des crises de convulsions et des spasmes douloureux, ainsi que des hallucinations proches de celles suscitées par le LSD 4. Séduisante au premier abord, l’hypothèse ne tient pas : les convulsions engendrées par l’ergotisme ne ressemblent pas à la danse décrite par les chroniques. De plus, ce mal diminue l’afflux sanguin vers les membres, ce qui rendrait biologiquement impossible le fait de danser plusieurs jours d’affilée.

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    « La Manie Dansante », selon Hendrick Hondius (1642) – d’après Pieter Brueghel

    Dans un récent ouvrage 5 l’historien John Waller avance une autre explication. Selon lui, l’épidémie aurait été causée par une forme de psychose collective, due aux conditions matérielles très difficiles et aux angoisses d’ordre religieux que connaissent alors les Strasbourgeois.

    Une conjonction tout à fait spectaculaire d’événements néfastes touche en effet la région au début du XVIe siècle. Les épidémies, d’abord, frappent à nouveau, alors que le pays avait été plutôt épargné depuis la Grande Peste 6. La syphilis, inconnue jusqu’ici, fait son apparition à Strasbourg, apportée par des mercenaires de retour des guerres d’Italie. Vient aussi la terrifiante suette anglaise7 qui touche la ville en 1517, entraînant ses victimes dans la tombe en moins de deux jours. En sus du trouble propagé par ces maladies, le spectre de la famine gagne Strasbourg juste avant la « manie dansante ». De 1515 à 1517, sécheresse, grands froids et inondations s’enchaînent, laissant derrière eux des récoltes calamiteuses. Dernière cause de peur collective, les Turcs, maîtres de Constantinople, étendent leur empire vers le cœur de l’Europe. Toutes les croisades lancées contre eux par les nations chrétiennes ont jusqu’ici échoué, et l’armée ottomane semble plus que jamais invincible.

    Cette série funeste entretient un climat de terreur chronique chez les Strasbourgeois et les pousse à croire que Dieu les a abandonnés, les punissant pour leurs péchés. Selon John Waller, c’est donc l’extrême détresse psychologique des habitants qui serait responsable de cette psychose collective, prenant la forme saugrenue d’une épidémie de danse.

    La « manie dansante » de 1518 n’est pas un événement isolé : des épisodes semblables ont émaillé l’histoire de la vallée du Rhin et de la Meuse. Des phénomènes similaires, non moins inexplicables, ont aussi été recensés sur d’autres continents et à une autre époque. Comme le ramanenjana, cette danse contagieuse qui a secoué Madagascar en mars 1863. Ou plus récemment en Tanzanie, en 1962, ce fou rire incontrôlable qui s’est propagé dans quatorze écoles de la région de Bukoba, entraînant leur fermeture pendant six mois. Mais la danse initiée par Frau Truffea reste sans doute le plus beau spécimen de transe collective de l’histoire. Et la toute première free party française.

    1 Soit « dame » en allemand.

    2 À l’époque, les habitants ont appelé l’épidémietanzplage peste dansante ») ou tanzwut danse enragée »). C’est Parcelse, illustre médecin suisse de la Renaissance, qui popularisera le terme de Choreomanie, c’est à dire « manie dansante ».

    3 Le chroniqueur en question était le marchand Wilhelm Rem, in Chronica newer geschichte.

    4 L’ergotisme pourrait avoir été responsable d’un épisode d’hallucinations de masse à Pont Saint-Esprit en 1951.

    5 John Waller, A Time to Dance, a Time to Die : The Extraordinary Story of the Dancing Plague of 1518(Icon Books, 2008).

    6 La Grande Peste, ou peste noire, a frappé l’Europe entre 1347 et 1352, faisant environ 25 millions de victimes.

    7 Maladie virulente, la suette anglaise a touché l’Angleterre à la fin du XVe siècle, avant de frapper, sous forme d’épidémies récurrentes, le reste de l’Europe au cours de la première moitié du XVIe.

    http://www.article11.info