Le Saviez-Vous ► La vente des pauvres, une part oubliée de l’histoire acadienne


Une page d’histoire du Canada dans la province du Nouveau-Brunswick qui est assez surprenante. La vente des non voulus était des handicapés, des déficients mentaux, des pauvres, des personnes âgées Les gens achetaient ces personnes qui ne pouvaient s’auto-suffire pour les loger et les nourrir. Il y a eu bien sûr des abus, des maltraitances alors que d’autres ont été bien traités.
Nuage

 

La vente des pauvres, une part oubliée de l’histoire acadienne

 

CHAQUE MOIS D’AOÛT, LE VILLAGE HISTORIQUE ACADIEN PRÉSENTE UNE RECONSTITUTION DE VENTE DES PAUVRES. – GRACIEUSETÉ: VILLAGE HISTORIQUE ACADIEN

Il y a un siècle au Nouveau-Brunswick, sans-abri, orphelins et aînés démunis étaient vendus lors d’enchères publiques et devaient travailler gratuitement pour leurs acheteurs. Une pratique honteuse ou nécessaire?

Le rituel de la mise aux enchères d’enfants et d’adultes isolés a bien eu lieu dans la province, probablement entre 1875 et 1955.

Très peu connues aujourd’hui, ces «ventes de pauvres» ou «ventes d’honneur» étaient organisées dans certaines paroisses pour offrir un foyer à des personnes dépendantes. Certains ont profité de cette main-d’œuvre gratuite, d’autres en prenaient soin.

«Dans la salle, il y avait 50 à 60 acheteurs, décrit Aristide Leblanc dans l’hebdomadaire La Boueille en 1980. Un homme se levait et disait qu’il prendrait garde d’un tel vieux pour 7 $ par mois. Un autre aurait dit qu’il le prendrait pour 1 $ de moins et les offres continuaient. Ces vendus étaient du monde abandonné de leurs familles, des vieux veufs, des estropiés et des malades mentaux.»

Cette vente aux enchères au moins offrant se déroulait sous l’autorité du commissaire des pauvres. La famille d’accueil recevait une maigre compensation, à partir d’une collecte de fonds récoltée au sein de la paroisse. Des abus ont été relevés dans les communautés francophones et anglophones.

«Il y avait des acheteurs qui gardaient leurs vieux comme il faut, propres et bien nourris, développe M. Leblanc. Mais à beaucoup d’endroits, les vieux étaient très mal gardés. Les acheteurs les faisaient travailler dans le jardin ou dans la grange. Beaucoup se vantaient des bons revenus qu’ils tiraient de leurs esclaves. Beaucoup de ces vieux ne mangeaient pas avec la famille, ils avaient leur plat au grenier, qui le plus souvent n’était pas chauffé. Ça a été su que des vieux ont été trouvés morts gelés.»

Cette pratique a frappé l’auteur Daniel Poliquin, qui en a tiré un roman, Le vol de l’ange.

«Je n’en revenais pas d’apprendre que cette pratique avait eu cours au Canada, partage-t-il. Quand on regarde en arrière, on se dit c’est épouvantable que ça ait eu lieu, ou extraordinaire je ne sais pas.»

À partir d’une recherche méticuleuse, il a imaginé l’une ces ventes au travers des yeux d’un jeune homme mis aux enchères. L’auteur précise qu’il ne s’agissait pas d’esclavagisme.

«Les gens étaient libres de s’en aller, mais souvent ils étaient trop pauvres et n’avaient pas vraiment le choix.»

De sombres récits

Deux cousines d’Anna Girouard ont été vendues à l’encan. - Acadie Nouvelle: Simon Delattre

DEUX COUSINES D’ANNA GIROUARD ONT ÉTÉ VENDUES À L’ENCAN. – ACADIE NOUVELLE: SIMON DELATTRE

Installée à Sainte-Marie-de-Kent, la famille d’Anna Girouard a connu ces criées publiques. Une de ses cousines a été vendue à l’encan, ne pouvant plus travailler pour le père Ouellette après s’être cassé le bras.

«Elle n’était pas maltraitée, la famille lui donnait de la nourriture dans sa chambre et elle triait le blé.»

Anna Girouard a passé plusieurs années à récolter des anecdotes pour en tirer un roman historique, la saga de La Vente d’honneur. Elle reconnaît que les excès ont existé.

«Une autre de nos cousines était battue et avait une place sous l’escalier.»

Certaines histoires qu’elle a recueillies font froid dans le dos. Plusieurs exclus auraient été vendus à une usine de confection de souliers à Moncton. Dans le comté de Kent et Westmorland, certaines personnes handicapées auraient été cachées dans le grenier toute leur vie.

Une femme lui aurait aussi raconté que les deux vieillards qu’elle logeait ont été retrouvés sans vie.

«Il y a des places que c’était négatif, mais c’était très rare», complète-t-elle.

Une forme de «bienfaisance sociale»

TÉMOIN D’UNE VENTE DANS SON ENFANCE À SHEDIAC, CAMILLE CORMIER A PEINT L’UN DES SEULS TABLEAUX ILLUSTRANT CETTE TRADITION. – GRACIEUSETÉ: MUSÉE ACADIEN DE L’UNIVERSITÉ DE MONCTON

Témoin d’une vente dans son enfance à Shediac, Camille Cormier a peint l’un des seuls tableaux illustrant cette tradition. – Gracieuseté: Musée acadien de l’Université de Moncton

Ce rituel inhumain à première vue avait aussi ses mérites, semble-t-il. Les laissés-pour-compte évitaient l’orphelinat ou l’hospice, qui pouvaient être pires à l’époque. Dans un contexte de pauvreté extrême, il fallait assurer qu’ils survivent à l’hiver.

«Être vendu c’était un déshonneur, la personne âgée voulait racheter son honneur en travaillant, assure Anna Girouard. Cette personne se sentait utile, elle aidait la famille et s’était sa gloire d’aider.»

Selon l’auteure, le vendu pouvait devenir un bras droit de la famille, en devenant par exemple un tuteur des enfants.

«Aujourd’hui on fourre les personnes âgées dans des boîtes de sardines. Est-ce qu’elles s’y sentent utiles?»

Pour elle, il faut aussi y voir la preuve d’une grande coopération au sein des communautés  à l’époque pour secourir les assistés sociaux, et de leur capacité à s’auto suffire, à s’entraider.

Une tradition presque disparue de la mémoire collective

La vente des non voulus n’a quasiment jamais fait l’objet d’une recherche historique. Les archives sont également très rares. On ne sait donc pas précisément dans quelles régions cela s’est produit. En 1961, l’historien Grace Aiton décrit une vente des non voulus dans la paroisse de Sussex.

Le Moniteur Acadien en faisait l’annonce le 4 janvier 1900.

«La vente de l’entretien des Pauvres Français de la Paroisse de Shédiac aura lieu au magasin de O.M. Melanson le 24 janvier à dix heures du matin.»

L’historien Régis Brun, dont le grand-père a lui-même été vendu, en fait mention dans son ouvrage, Shediac l’histoire se raconte. Le Village historique acadien continue d’en proposer une reconstitution chaque année.

Cette réalité semble pourtant avoir été mise aux oubliettes.

«C’est un secret d’hommes, plusieurs femmes à qui j’ai parlé ne savaient rien», confie Anna Girouard.

Daniel Poliquin reconnaît que beaucoup de mystères persistent.

«Ça a disparu d’un coup de la mémoire populaire. Ce n’était pas un sujet glorieux, on ne préférait pas en parler sans doute.»

http://www.acadienouvelle.com/